Amour courtois

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer
AddThis Social Bookmark Button

Roman

Numéro de notice incorrect
Pierre Benoît

Axelle

Quand on lit, généralement, on peut toujours laisser là sa lecture et vaquer, par obligation ou par lassitude à d'autres activités. Ceci est vrai dans le cas d'un livre ordinaire. Mais quand il s'agit de chef d'oeuvre, alors la proposition ne vaut plus. Vous êtes – comment dire - « attrapé » et vous n'avez de cesse que de vous remettre devant l'hameçon qui vous tente. Et vous re-plongez...

 

C'est le cas d'Axelle de Pierre Benoît. Voici un roman qui n'est pas d'aujourd'hui, certes, puisqu'il narre une histoire de la Grande Guerre. Mais c'est tellement bien écrit, tellement bien décrit, tellement bien senti qu'on est concerné par ce syndrome expliqué plus haut.

Dumaine, soldat conscrit de son état, est prisonnier depuis quelque temps; mais voilà qu'à cause de lointaines raisons géopolitiques, les Allemands procèdent à des représailles : on envoie leurs prisonniers au Maroc, les Français iront moisir en Prusse.

C'est le début du bonheur pour Dumaine. Bonheur tout d'abord parce qu'il possède quelques capacités : il parle allemand et, alors qu'il s'attendait à finir la guerre dans ce camps gardé par un officier lui même abîmé, sorte de gueule cassée, ses sbires et sous fifres, le pasteur du coin a besoin d'un germanophone pour dactylographier ses homélies. C'est essentiel en cette période! L'affaire est vite arrangée quand on parle la langue et que l'on sait se servir d'une machine à écrire. Premières sorties autorisées hors du camp. Un petit goût de liberté.

Ensuite, un vieux général, châtelain de Reichendorf, souhaite transformer le système électrique de son château: Dumaine, ingénieur, est l'homme de la situation. Cette fois-ci, il se rend chaque matin et on le ramène le soir au camp, nourri au gibier d'eau, truites et autre faune de la proche forêt.

Il y apprend que le général a déjà laissé à sa patrie trois de ses fils dans cette guerre et que le dernier, Dietrich, est au front. Il a pour projet d'épouser Axelle de Mirrbach, elle-même fille de général que celui de Reichendorf a accepté d'héberger depuis qu'elle est orpheline.

Dumaine la croise, un jour où un petit incendie a fait quelques légers dommages dans une annexe. Il la voit, en ressent un vif sentiment; elle le voit à peine et lui lance un regard distant, presque méprisant.

Doucement, progressivement, sans heurt, ils vont se rapprocher. Tout est suggéré, rien n'est écrit. On sent bien que les sentiments de la jeune fille évoluent. On comprend bien qu'ils se rapprochent. On le devine plutôt. Le soupirant n'est d'aucune noblesse, seulement de coeur. Il la courtise fébrilement, elle ne le hait point. L'Amour se développe: tout est nimbé de délicatesse, de mains qui se frôlent et de corps qui aspirent au lendemain.

Tout cela dans le décor peu reluisant d'un château en déshérence. Les forêts, les landes environnantes et la mer semblent tristes, sans soleil; au diapason du château où le général, maintenant que les lieux sont correctement électrifiés, demande au prisonnier, qui ne saurait lui refuser, de jouer avec lui au « kriegspiel »: le général a étalé ses cartes et dispose des armées invisibles tout en suivant l'évolution des troupes allemandes. Il a été demandé à Dumaine de disposer des éclairages où le général a ordonné des troupes fictives. On finit par être pris de compassion pour ce pauvre homme.

Ce livre est un hymne à l'amour mais surtout, sans discours ni grandes phrases, un pamphlet contre la guerre. Car ce pauvre général ne prend pas la mesure de la situation: il n'a plus qu'un seul fils et pour combien de temps? A quoi sert tout cet attirail d'épaulettes et de ganses quand on perd, par devoir et servilité, ceux qu'on aurait dû choyer. On ne peut pas s'empêcher de penser à La grande illusion ou au Grand Meaulnes.

Ces amants-là, la guerre finie, pourront-ils continuer à s'aimer?

Alain Letombe

Bibliothèque Municipale d'Agnez-les-Duisans

Publié le: Jeudi, 03 Mai 2012